SI LES BRIQUES POUVAIENT PARLER

Décidemment la nuit, les chats ne marchent pas seulement sur les corniches des toits ! En effet, on retrouve même leurs empreintes sur certains murs de maisons urbaines1, comme s’ils avaient défié les lois de la gravité !

Si les briques nous paraissent banales tellement elles sont omniprésentes sur les façades des maisons montréalaises depuis le milieu du XIXe siècle, elles en disent pourtant beaucoup ; c’est ce que nous verrons ici.

La maison qui retient notre attention se situe sur un tronçon de la rue Sainte-Rose entre les rues de la Visitation et Panet, dans le quartier Centre-Sud de Montréal. Elle a été construite derrière les terrains de l’église Saint-Pierre-Apôtre qui s’étendent jusqu’au boulevard René-Lévesque.

Datant de 1890-1892, la maison fait partie d’une rangée de cinq immeubles ayant été construits simultanément. L’annuaire Lovell de l’époque indique que les premiers chefs de ménage occupant les lieux ont été monsieur Octavien Perrault, marchand (au rez-de-chaussée et au premier étage) et monsieur Firmin Gratton, policier (au dernier étage). La façade est recouverte de briques communes et les linteaux au-dessus des portes et fenêtres sont en bois. Son toit en fausse-mansarde est rehaussé de décorations en bois ouvrés, ce qui réfère au style victorien, populaire à la fin du XIXe siècle.

Les briques sont faites de terre cuite (argile). À cette époque, elles sont poreuses, rectangulaires et comportent des arêtes plutôt arrondies. Leur surface est assez irrégulière ce qui est dû au processus de fabrication artisanal en vigueur.

De fait, fort probablement fabriquées dans une briqueterie locale, les briques étaient pressées dans des moules puis séchées au soleil avant d'être cuites, ce qui leur confère leur forme particulière et cette teinte ocre-rouge si caractéristique.

Les empreintes de félins apparaissant sur les briques ne constituent pas un phénomène particulièrement rare, nous en avons dénombré pas moins d’une vingtaine sur la seule façade du 1337-1339 et ce, juste à hauteur de regard.

Elles indiqueraient le passage assez fréquent des chats utilisés dans les usines pour chasser les rats et autres vermines2 . Sachant qu’un chat adulte fait habituellement entre 3,5 à 4,5 kg, son poids est largement suffisant pour imprimer une empreinte sur de l’argile encore humide.

Ces briques – qui lors du séchage au soleil avaient été déposées sur le dessus des piles -- n’auraient pas été écartées de la production au moment de la cuisson, fossilisant ainsi ces marques pour des décennies, tout en leur conférant une certaine «vie».

Mais si ces explications sont satisfaisantes en soi, elles ne justifient toutefois pas que les empreintes se soient retrouvées sur les murs de cette maison de façon tout à fait fortuite. En effet, c’est tout de même le briqueteur qui les a installées… et qui les a regroupées, puisqu’on n’en retrouve pas sur les autres maisons ayant été construites dans cette même rangée. À cet effet, nous croyons possible que le briqueteur soit retrouvé devant un lot de briques provenant du dessus d’une pile au moment même où il œuvrait sur la façade du 1337-1339…

Par ailleurs, il nous appert aussi intéressant de nous interroger quelques instants sur l’intention du briqueteur car, les briques étant semblables d’un côté comme de l’autre, il aurait fort bien pu les disposer de façon à ce que les marques ne paraissent pas sur la façade. Mais il ne l’a pas fait, pourquoi ? Son travail est-il si répétitif et monotone qu’il ne porte absolument pas attention à ce qu’il fait ? Est-il pressé par le temps, le contrat devant être terminé dans les plus brefs délais? … Ou plutôt, l’a-t-il fait délibérément, pour laisser lui-même sa propre « empreinte », sa signature, signe qu’il est passé par là, qu’il a vécu ?

Ah, si les briques pouvaient parler… elles élucideraient sans doute ce questionnement !

Et que dire des premiers occupants de l’immeuble? Le marchand Perrault a-t-il repéré le défaut de fabrication de certaines briques du lot? Et, les soupçons du policier Graton ont-ils été éveillés à la vue de ces traces? Si tel a été le cas, nos pensées et les leurs se seront rejointes, à 125 ans d’écart ! Quant à nous, c’est aussi à cette dernière hypothèse que nous voulons croire!

Ah, vraiment, si les briques pouvaient parler…


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1  Michel Benoit et Graton Roger, Pignon sur rue, les quartiers de Montréal, Éditions Guérin, 1991, Chapitre 4 - Au Pied-du-Courant, p. 4.20.
2  Voir Maison ouvrière de Montréal, Collectif d’animation urbaine L’Autre Montréal, no. 1, 1992, p.3