Petit enquête sur l’Atlas historique de Pinsoneault

Au début juin 2021, Bibliothèque et Archives nationales du Québec mettait en ligne sur le Carnet de la Bibliothèque nationale un article que nous leur avions soumis. Nous prenons la liberté de le reproduire ici parce que nous avions omis d'effectuer quelques corrections à notre texte sans compter que certaines illustrations n'avaient pas pu être reproduites selon les dimensions souhaitées. Que BAnQ soit vivement remerciée de leur collaboration.

Dans sa collection patrimoniale de cartes et plans la Bibliothèque compte de nombreuses cartes et atlas. Souvent cité par les chercheurs et les internautes, l’un de ces atlas porte le nom de son auteur : Adolphe Rodrigue Pinsoneault. L’ouvrage, qui contient 62 planches couleur, identifie notamment les noms des propriétaires de plusieurs terres de Montréal et, si celles-ci sont loties, le plan de lotissement est également tracé. On y indique les frontières municipales de l’époque, les lignes ferroviaires et de tramway, mais également les numéros cadastraux des lots. L’emplacement des bâtiments, leur adresse et leurs matériaux sont également précisés selon un code de couleur: jaune pour le bois ou rouge pour la brique ou la pierre.

Le titre exact de l’ouvrage est Atlas of the island and city of Montreal and Ile Bizard a compilation of the most recent cadastral plan from the book of reference. Malheureusement, la date de publication n’est pas précisée, on ne peut donc déterminer avec précision la période du développement de Montréal dont le portrait est tracé ici. Cette incertitude explique que, jusqu’au mois de mai 2021, la notice bibliographique au catalogue de BAnQ indiquait une date de publication entre crochets suivie d’un point d’interrogation : [1907?]

C’est cette date de publication incertaine qui nous a intrigués et conduits à examiner attentivement le document afin que les internautes puissent associer ses données à une période précise. Dans la foulée, nous avons cherché également à mesurer la qualité des renseignements fournis

La date de publication de l’Atlas

Nous avons tout d’abord fait la maison d’édition de l’Atlas. Dans la mesure où l’éditeur, The Atlas Publishing Co, obtient ses lettres patentes en avril 1907 et qu’il fait son entrée dans l’annuaire municipal la même année, on doit donc exclure la possibilité que la publication soit antérieure à cette date. La consultation des annuaires nous apprend également que la maison d’édition n’a plus pignon sur rue à compter de 1909, ce qui ne laisse théoriquement comme possibilité que les années 1907 et 1908.

Nous avons cherché ensuite à quel moment les plans de lotissement de certaines propriétés avaient été déposés auprès du ministère de la Colonisation, des Mines et des Pêcheries afin d’établir d’autres points de repère. Aucun n’est postérieur à 1907. Il y a mieux encore: le lotissement de la terre 209 de la planche 8 (dont nous avons délimité, dans le détail ci-contre, le contour en pointillé bleu) a été dessiné le 8 février 1907. Considérant ce fait et la date de la fondation de la maison d’édition, il semble donc d’ores et déjà exclu que l’Atlas ait été publié avant 1907.

Un examen de la planche 4

Un autre point de repère chronologique relativement facile à déterminer est la construction en 1907 par Raphaël Dufresne d’une série de huit duplex en rangée, toujours présents aujourd’hui, sur la 5e Avenue dans le Vieux-Rosemont. La planche 4 de l’Atlas indique la présence de seulement deux de ces duplex briquetés sur les lots 507 et 508, comme on peut le constater sur le détail ci-contre. Quand on croise cette information avec le rôle des valeurs locatives du quartier en 1907, on constate que lors du passage de l’évaluateur municipal chargé du dossier à l’été 1907, l’entrepreneur avait déjà construit des duplex sur tous ses lots (jusqu’au lot 514) et même que quatre des six autres avaient déjà des occupants. Selon nous, cette série de bâtiments peut avoir été représentée de la sorte seulement si la visite du secteur a eu lieu plus tôt dans l’année 1907, mais certainement pas plus tard. Poursuivons notre enquête du côté du tramway et des projets de développement immobilier.

Le tramway de Rosemont

L’enquête se complique en raison de la présence d’une ligne de tramway sur les boulevards Pie IX et Rosemont dessinée sur quelques planches de l’Atlas. Pourtant, le premier tramway qui dessert Rosemont est mis en place sur le boulevard du même nom seulement vers la fin de l’été 1909. Provenant du sud de la ville, le tramway remonte alors le boulevard Pie IX jusqu’au boulevard Rosemont pour tourner vers l’est jusqu’à la 26e Avenue, puis fait demi-tour vers l’ouest pour terminer son trajet à la Montée Saint-Michel, à la limite de la ville de Montréal (voir les tracés en rouge sur le détail de la carte du réseau de 1910 du secteur de Rosemont). Ce projet est annoncé dans La Presse du 15 janvier 1909. Au début de l’automne de la même année, c’est chose faite, comme l’indique un autre article qui souligne son inauguration et qui valide du même coup l’exactitude de cette carte disponible aux Archives de la ville de Montréal intitulée Subscribers’ 1910 Timedex.

Les planches montrant un tramway sur Rosemont ne peuvent pas avoir été dessinées plus tard. D’abord, il aurait fallu pour cela prolonger le circuit de tramway Rosemont de quelques rues à l’est de Pie IX (comme le montre bien la carte du réseau de 1910) et prolonger celui de la rue Papineau qui, depuis au moins septembre 1910, atteint la rue Saint-Zotique. Il aurait fallu aussi indiquer, sur la planche 8, les nouveaux noms de certaines rues puisque les rues Shaw et Rossland à l’est de Papineau, pour n’en nommer que deux, sont entretemps devenues Cartier et Chabot.

Lorsque Pinsoneault dessine le trajet du tramway du boulevard Rosemont jusqu’à la rue Papineau, sur les planches 8, il anticipe la réalité espérée par les promoteurs puisque cette section du réseau n’est pas encore complétée au début des années 1920.

La seule explication qui permet de comprendre les incohérences de Pinsoneault est de considérer qu’il s’est fait le porte-parole de certains promoteurs et courtiers immobiliers qui lui auraient communiqué leur projet de développement et qu’ils ont peut-être même financé une partie de la publication. Huit d’entre elles ((2, 4, 39, 40, 47, 48, 49 et 50) ont servi de véhicules publicitaires présentant, imprimés en rouge, les noms des promoteurs et des projets de développement, comme le projet Parc Mont La Salle de la planche 47.

Pour conclure la validation de la date de publication, on peut évoquer l’histoire de deux courtiers immobiliers partenaires d’affaires, Charruau & Daoust, qui permet de fixer la date la plus tardive de la publication de l’Atlas. En effet, cette société, dont le nom figure sur six planches, a été dissoute vers la fin de l’été 1907 pour disparaître définitivement et être remplacée pendant quelque temps par la société Maxime Daoust, comme on peut d’ailleurs le voir sur cette annonce parue le 21 décembre 1907 dans Le Samedi.

Quelques incohérences

Abordons maintenant la qualité des renseignements contenus dans l’Atlas. La comparaison des mêmes secteurs dessinés sur des planches différentes révèle parfois des variations dans les données transmises qui nous semblent incohérences. Ainsi la planche 4 qui présente notamment la partie supérieure du lot cadastral 172 du Vieux-Rosemont est bien différente de la planche 46. Le lotissement des terres 207 et 208 de J.E. Molson et les bâtiments au nord de la Côte de Visitation sont absents de la première et le tracé d’un tramway anachronique sur la Côte de Visitation est présent seulement sur la deuxième.

Il y a plus sérieux : le coin nord-est du même secteur, (près de l’intersection du boulevard Rosemont et de la montée Saint-Michel) présente des bâtiments qui, selon qu’on examine apparaissent. Disparaissent ou sont localisées différemment d’une planche à l’autre.

La comparaison entre trois planches (4, 46 et 47) illustre parfaitement le manque de cohérence de l’auteur. Commençons par les numéros des lots qui changent d’une planche à l’autre. La bonne numérotation des lots est celle qui apparaît à la planche 47 où les lots situés au sud des ruelles parallèles au boulevard Rosemont sont effectivement orientés d’ouest en est : 171-2143, 172-2114, 172-2103 et 172-2079. Les planches 4 et 46 présentent ainsi deux séquences de numéros fautives (2118 et 2080). En revanche, la planche 47 a omis les bâtiments des lots 2081 à 2084 du coin nord-est. Qui plus est, la construction dessinée sur le lot 2158 de la même planche, (du côté ouest en bordure de la 9e Avenue juste au sud du boulevard Rosemont), prend plutôt place du côté est sur le lot 2122 à la planche 46. Or, le rôle des valeurs locatives qui demeure le document le plus fiable pour déterminer le cadre bâti le situe bel et bien sur le lot 2158.

Enfin, si la présence du tramway qui emprunte le boulevard Rosemont sur les planches 46 et 47 demeure particulièrement problématique, c’est la planche 4 qui, en cette matière, est la plus fidèle à la réalité en omettant le circuit de tramway à cet endroit.

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En conclusion, il faut utiliser l’Atlas de Pinsoneault avec beaucoup de précautions. Néanmoins il trace un portrait du cadre bâti de 1907 fort utile à plusieurs égards. Notre enquête a permis de déterminer avec certitude la date de publication de l’ Atlas ce qui a entraîné la correction de la notice bibliographique de l’ouvrage dans le catalogue de BAnQ. Dès lors, en citant l’ouvrage, il faut inscrire comme année de publication 1907, entre crochets mais sans point d’interrogation.