SE SERVIR DES NUMÉROS DE TÉLÉPHONE POUR SUIVRE
LA MIGRATION D'UN MONTRÉALAIS DANS SON QUARTIER

Jusqu’à maintenant les annuaires de Montréal ont été présentés pour dater les maisons et pour donner un aperçu de l’origine sociale des premiers occupants d’un quartier. Orientés jusqu’à maintenant vers des situations assez anciennes, ces annuaires n’ont pas fini de démontrer leur pertinence en étant exploités, cette fois dans leur édition un peu plus récente. En les jumelant à une histoire familiale, on saura mieux évaluer l’exactitude des informations qu’ils contiennent. Suivons donc l’histoire de Roger Guilbault, père de l’un des auteurs du site, telle que la racontent les annuaires.

Roger Guilbault s’est marié le 24 juin 1950 à l’église Sainte-Philomène du quartier Rosemont (aujourd’hui Saint-Esprit). Il a emménagé avec son épouse Lucille, le 1er mai 1951, au 3112 de la rue Holt entre la 7e et la 8e avenue, soit 10 mois plus tard. Il ne s’était pas éloigné longtemps du quintuplex familial puisqu’il avait habité chez son père, Arthur, propriétaire de l’immeuble habitant au rez-de chaussée (3110) depuis 1930. À ses côtés, dans le même immeuble, vivait Émilien Lefebvre, son beau-frère (3118) installé depuis 1944 avec Lucienne, son épouse.

Son entrée dans l’annuaire municipal Novell eut lieu dans l’édition de 1951 . Il faut se rappeler qu’à l’époque, les annuaires étaient mis à jour par la méthode de sollicitation de porte en porte. L'information était fournie de plein gré à la personne qui se présentait à la résidence et, en cas d’absence, le solliciteur laissait un feuillet de renseignements que le résidant était libre de compléter 1. Considérant le fait que les déménagements se faisaient alors le 1er mai à Montréal, il est probable que la sollicitation, dans ce secteur, fut réalisée peu de temps après leur arrivée et que la publication de l’annuaire eut lieu au cours de la même année. Le lecteur notera l’astérisque ( * ) à côté du nom du père de Roger, symbole introduit en 1935-36 pour identifier que l’occupant était le propriétaire de l’immeuble.

Lors de son arrivée au 3112 rue Holt, Roger s’est muni d’un téléphone. La compagnie Bell lui octroya le CH 1744, un numéro semblable à celui que détenait déjà son père depuis l’acquisition de l’immeuble en 1930, le CH 1320, mais comme les numéros de téléphones étaient attribués au fur et à mesure des nouvelles demandes selon un ordre croissant dans chaque secteur, leur numéro respectif laisse supposer que seulement 422 lignes supplémentaires auraient été attribuées par le fournisseur en une vingtaine d’années.

En 1950, les numéros étaient formés d’un mot suivi de 4 chiffres. Dans le cas présent, CH signifiait «Cherrier» soit le nom de la centrale téléphonique qui desservait un certain nombre d’abonnés dans ce secteur de la ville, système qui demeura en vigueur entre les années 1925 et 1958 environ. Afin de rejoindre Roger Guilbault, un correspondant devait alors composer le «C» puis le «H» (les chiffres 2 et 4) sur le cadran de l’appareil, puis les chiffres 1,3,2 et 0 pour loger son appel.

En 1945, l'Amérique du Nord a établi à 7 et non plus à 6 le nombre de chiffres que devait compter un numéro de téléphone par nécessité d’uniformisation. Ainsi, les centrales de Montréal ont dû être graduellement installées à partir de 1951.

C’est pour cette raison qu’en 1953, on attribua un tout nouveau numéro à Roger, le RA2-1744. Dans le cas présent, RA signifiait «Raymond» soit le nom de la centrale mise en service en avril de la même année au 6960 de la Montée Saint-Michel près de Bélanger. Sur le cadran de l’appareil, le R et le A correspondait respectivement au 7 et au 2. Fait intéressant à noter, Bell avait maintenu les quatre derniers chiffres de son précédent numéro de téléphone, facilitant ainsi son adaptation au changement.

Outre le Raymond, nombre d’aînés montréalais se souviennent d’ailleurs encore notamment des centrales suivantes : CRescent, DUpont, LAfontaine, POntiac, VIctor, UNiversity, WEllington … et il y en avait ainsi une bonne trentaine comme on peut le constater en parcourant le lien externe menant à la carte ci-contre où les repères en bleu représentent les centrales où un opérateur était encore requis pour effectuer la communication alors que les repères en rouge identifient les centrales automatiques.

C’est dans l’annuaire de 1960 que les numéros de téléphone apparaissent pour la première fois et que Roger permit la publication du sien. Le lecteur notera que tous les résidants des environs disposent effectivement d’un numéro de la centrale Raymond et que certains ne semblent pas avoir voulu fournir l’information À moins, ce qui est peu probable, qu’ils ne disposaient pas de téléphone. Il constatera aussi que le père et le beau-frère de Roger avaient quitté l’immeuble et que la propriétaire était dorénavant madame L. Nadon, veuve de monsieur R. Nadon2 (widow R.).

Roger quitte son logement au printemps 1961 pour emménager quelques rues plus à l’est à l’étage d’un duplex sis au 5614 de la 11e avenue (Montée Saint-Michel). Entre 1961 et 1964, ni son nom ni son numéro de téléphone ne seront publiés (flèche verte). Ce fait nous amène à faire ici une digression. Il n’était pas rare dans un annuaire de voir une adresse associée à un résidant sans qu’elle comporte un numéro de téléphone ou même une adresse suivie d’aucune association (lignes bleues). Mais le fait que le 5614 n’apparaît tout simplement pas, nous semble curieux.

Habituellement, lorsqu’une adresse est inscrite dans l’annuaire sans mention du nom de l’occupant, c’est qu’il n’y en a pas, que personne n’était présent au moment de la prise de renseignements ou, dans certains cas, que l’occupant a refusé de donner son nom. Or l’adresse de Roger n’apparait pas dans l’annuaire des rues ni d’ailleurs dans l’annuaire alphabétique des Montréalais. Cette constatation nous fait d’abord conclure que c’est la présence à une adresse qui rend possible à un résidant d’être identifié dans l’index alphabétique des annuaires. En conséquence, tout nous porte à croire qu’il s’agirait d’une erreur ayant malheureusement perduré tout ce temps.

Nous croyons d’ailleurs avoir identifié une source possible de cette omission. En effet, dans l’annuaire de l’année 1960, monsieur Konstantine Wachowicz, alors domicilié au 5614, apparaît clairement comme propriétaire de l’immeuble, qu’il occupait incidemment depuis 1956. L’extrait des annuaires de 1959 et 1960, illustré ici, en témoigne.

En 1961, monsieur Wachowicz prend possession du rez-de-chaussée libérant ainsi le 5614 qu’il a manifestement loué à Roger. Nous croyons que c’est à partir de ce moment qu’une malencontreuse erreur a dû se produire.

C’est le 1er mai 1960 que Bell introduit la «composition tout chiffres» (sic) sur son territoire. Nous ne croyons pas qu’il s’agissait d’une innovation technologique particulière, mais plutôt d’une uniformisation avec le plan de numérotation (North American Numbering Plan) développé à partir des années 1940 pour unifier l’ensemble des plans des fournisseurs indépendants de téléphonie nord-américains. Mais quoi qu’il en soit, dorénavant, les noms de centrales ne sont plus utilisés et le numéro de téléphone de Roger deviendra le 722-1744. Incidemment, monsieur Wachowicz, doté du RA1-7785, arborera son numéro tout chiffres dès 1961. Cependant, la plupart de ses voisins semblent avoir préféré conserver la nomenclature périmée. Sans doute que le changement n’était pas encore tout à fait ancré dans les habitudes des gens.

Roger quitta la 11e avenue en 1964 pour migrer dans le secteur du « nouveau Rosemont » de l’époque, soit au 6575 de la 29e avenue entre Beaubien et Saint-Zotique (et non pas comme l’indique l’annuaire au 6565). C’est dans ce logement que Roger réapparaît dans les annuaires, toujours avec le même numéro de téléphone. Lorsque son voisin, monsieur Pitsiladis qui n’était pas propriétaire de l’immeuble, déménagea l’année suivante, il s’installa au rez-de-chaussée (6577), bénéficiant ainsi pour la première fois d’un sous-sol et d’un accès privé à une cour arrière.

Décédé le 7 décembre 1974 alors qu’il résidait toujours à la même adresse (On notera ici l'erreur dans l'épellation de son nom de famille), Roger aura vécu toute sa vie adulte et élevé sa famille dans le quartier Rosemont. Contrairement à son père, il n’aura été propriétaire d’aucun immeuble. Il aura habité 4 logements, localisés à 3 emplacements distincts, témoignant de la modeste évolution de son statut social au fil des ans, se déplaçant vers l'est et le nord du quartier où les logements étaient de construction plus récente. Au cours de ces 25 années, il n'aura finalement possédé qu'un seul numéro de téléphone bien à lui... le RAYMOND 2-1744

En conclusion, bien que comportant des erreurs et des omissions mises en lumière par une histoire familiale bien documentée, les annuaires constituent une source d’informations capitales sur les résidants montréalais.
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1  Bibliothèque et archives du Canada, «Histoire de l’édition d’annuaires»
2  Nous savons que monsieur Nadon avait acheté l’immeuble d’Arthur Guilbault en 1958 et qu’il était décédé à peine quelques mois plus tard laissant son épouse héritière.

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